juin 9

mal-teteJe vous avais promis de tout vous raconter sur ce qui m’est arrivé depuis mon divorce.
J’y ai donc longuement réfléchi. J’ai alors pris conscience que certains évènements n’étaient tout simplement pas racontables.
Cependant, ils en restent d’autres qui eux, n’en restent pas moins « sympathiques »…

Et comme, choses promise, chose due… Voici, dans les lignes qui vont suivre, une grande partie de mon enfer personnel.
Je vous rassure, les choses se sont arrangées depuis, même si ma vie ne ressemble pas encore à ce que j’aurais souhaité qu’elle devienne.
En cela, seul l’avenir m’apportera un début de concrétisation de mes aspirations profondes.

Mais revenons quelques années en arrière, pas très loin de nous en fait. Pourtant, cela me semble une éternité…

Nous sommes le dimanche 3 janvier 2015, 3h15 du matin. Une nuit comme toutes les autres, ou presque…
Je n’ai pas vraiment de souvenir de m’être couché la veille. Drôle de sensation, drôle de rêve, drôle de réveil.
Difficile de faire la part des choses entre un rêve qui s’achève et une réalité qui se dessine dans le matin.
Pour dire vrai, je suis totalement désorienté. Des sons qui parviennent à mes oreilles.
Une lumière aveuglante qui cherche à forcer mes paupières closes.
Suis-je toujours endormi ou bien, est-ce là les prémices de ce qui m’attends désormais?
Toujours ces sons qui se précisent. Des voix à présent, me semble-t-il. Mes yeux peinent à s’ouvrir.
Et puis cette sensation d’ébriété, de coma léthargique. la bouche pâteuse…

Le contact de ceux qui me touchent. Vraiment bizarre tout ça.
Je suis dans mon lit, seul chez moi. Comment est-ce possible?

Encore les voix… Des bribes de mots saisies au hasard.
C’est certain à présent… il y a des gens dans ma chambre.
Ils s’agitent autour de moi.

La panique m’envahit. Qui sont-ils? Pourquoi sont-ils ici? M’ont-ils drogué pour me dépouiller.
Sont-ils des fantômes de mon passé, resurgis de l’ombre pour me ramener vers lui?

Un mot, soudain…, pompiers… me rassure Immédiatement.
Il s’agit bien des pompiers. Je les entends et les comprends un peu mieux désormais.
Je me sens à nouveau en sécurité. Pas pour longtemps malheureusement.
Je suis toujours dans l’incapacité d’écarter mes paupières scellées. Impossible de prononcer un mot.
Bon sang, mais que m’arrive-t-il? Et que font-ils chez moi ???

Près de 45 minutes s’écoulent avant que je ne parvienne à saisir le sens de leurs paroles.
Je ne les discerne toujours pas. Je les entends. C’est déjà ça…

Ils m’appellent « monsieur ». Ils me demandent avec insistance d’ouvrir les yeux.
Ce n’est pas l’envie qui m’en manque.

Plus rien ne semble fonctionner correctement chez moi. Mon corps m’a lâché. Pourquoi ???
J’ai l’impression d’être emprisonné dans une enveloppe plombée.
J’ai froid. Et cette douleur soudaine qui me vrille la tête…

Une main douce et apaisante sur mon visage, m’apporte un peu de réconfort.
j’en suis sûr maintenant. Ce n’est qu’un mauvais rêve. Sinon, comment expliquer la chaleur de ce contact délicat et fragile sur ma joue.
Je vais me réveiller et tout rentrera dans l’ordre, ma vie aura repris son cours, normal, quelconque…

Une voix d’homme encore, qui se précise, plus forte, plus autoritaire aussi.
– « Monsieur? Monsieur? Vous m’entendez? Il faut ouvrir les yeux maintenant ! »

Je ne veux pas! C’est mon rêve. C’est moi qui suis aux commandes. C’est donc moi qui décide de la suite.
La douleur ensuite. Celle de la lumière vive qui s’insinue entre mes paupières entr’ouvertes.
C’est certain désormais. je ne rêve pas. Oh mon Dieu !

Je commence à distinguer des formes autour de moi. Cinq silhouettes s’activent autour de mon lit.
Non, attendez, six plutôt.

Une autre forme est là. Je peux sentir son aura bienveillante.
Elle semble surveiller ce que font les autres. Certainement un de leur chef.
En tout cas, elle me rassure.

Paradoxalement, un sentiment de grande plénitude me baigne. Des questions se bousculent dans ma tête.
Je les balaye rapidement pour ne conserver que ces pensées qui deviennent comme une évidence pour moi.
Elles me rassurent mais m’effrayent en même temps.
Et puis cette étrange certitude d’avoir accompli ce que j’avais à faire sur cette terre.
Comment vous faire comprendre ça… Je vais essayer d’être plus clair.

Mes sens sont en « veille ». Je suis comme dans du coton. Mon ouïe ainsi que ma vue m’ont abandonné.
J’ai l’impression de n’exister que par le ressenti qui m’a totalement envahi. Je suis bien, apaisé.
Plus rien ne me touche. Le temps n’existe plus. Étrange sensation que celle là…
Un peu comme si toute ma vie avait défilé dans ma tête en une fraction de seconde.
Déstabilisant, je l’avoue. Plus étonnant encore, cette clairvoyance qui semble s’être emparée de mon esprit.
Cette lucidité nouvelle, conséquence de tout ça, offre à ma conscience nouvelle une vision globale de mon existence qui me rassure.

Le moment est venu de faire le point sur ce qu’à été ma vie.
Étonnamment, le bilan est plutôt positif, contrairement à ce que j’aurais pu en penser.
En tout cas, sur le plan émotionnel. C’est vrai, ma vie n’a pas toujours été ce long fleuve tranquille dont j’avais rêvé.
C’est vrai, il y a eu des hauts…, puis des bas…
Pourtant, je suis enfin en paix avec moi-même. Quel meilleur moment en vérité pour tirer sa révérence.
Moi qui ai toujours souhaité n’évoluer que dans les « coulisses », dans l’ombre du monde afin d’en être l’un des « machinistes », celui dont on ignore l’existence mais sans qui, ce monde ne peut tourner.
Eh bien j’ai réussi. je vais partir, m’arrêter là, dans l’indifférence totale.
Les gens m’ont lâché lorsque j’ai eu le plus besoin d’eux et vous savez quoi? Je ne me résouds toujours pas à leur en vouloir.
A quoi bon…

Sur le tableau noir de ma conscience, j’ai tracé deux colonnes. L’une, à gauche, contient les arguments qui doivent me convaincre de m’en aller, la seconde, à l’inverse,  contient les éléments motivateurs qui me feront continuer mon chemin sur cette terre.
Ma principale préoccupation du moment consiste à définir quelle colonne pèsera le plus lourd dans ma décision.
Difficile… Ai-je toujours fait les bons choix? Suis-je parvenu à garder en tout temps mon impartialité  dans ces choix?

La réalité n’est pas toujours ce que l’on perçoit du monde. Il faut parfois  aller  chercher bien au-delà des apparences…

Soudain, une évidence s’impose à moi. Des images…, des visages… Mes enfants… la chair de ma chair…!
Comment ai-je pu penser une seconde à les priver de leur père? Je me sens égoïste… En fait, je ne sais plus…

Les secours sont là depuis près de deux heures maintenant.
Je suis toujours allongé sur mon lit . Je peux à peine bouger ma tête. Mon corps est lourd et engourdi.

On me demande si je sais qui je suis. Quelle drôle de question??? Bien sûr que je sais qui je suis. Je suis… Je suis…
Bon sang, fais un effort ! Je suis… Je ne sais plus… Je ne sais plus qui je suis… Soudain, la panique…
A nouveau cette main douce qui vient essuyer une larme qui s’échappe du coin de mon œil.

Qu’est-ce que je fais là? Et d’abord, c’est où « là »? Je ne sais plus QUI je suis, je ne sais plus Où je suis, ni QUAND je suis…
Les minutes s’égrènent et je comprends de mieux en mieux ce que me disent les pompiers.
On m’explique que mes amis n’ont plus de nouvelles de moi depuis vendredi soir,  trois jours déjà!
On me détaille comment ils ont pu entrer en défonçant la fenêtre du salon au rez de chaussée.
On dirait un épisode télé de série noire. Vous savez, cette scène où l’on retrouve le corps sans vie de celui qui deviendra l’intrigue de l’épisode.
Je ne me souviens pas de m’être couché ce soir là. Pire, je n’ai aucun souvenir de ce que j’ai fait toute la semaine qui à précédé.

je viens de réaliser que je suis en travers du lit. les pompiers m’ont trouvé à moitié par terre.
Il est vrai que je ne me suis pas couché dans cette position. D’ailleurs, me suis-bien couché?
Il est plus vraisemblable que je me sois effondré avant d’avoir atteint le lit…

Bon… Et maintenant? Qu’est-ce qu’on fait ?

Mon corps commence à répondre aux sollicitations que je lui envois.
Je ne me souviens toujours pas de qui je suis – ou bien seulement dans les grandes largeurs – mais je peux bouger.
J’essaye de me redresser sur le lit mais on me fait aussitôt rallonger. Je m’entends dire que des lésions cérébrales pourraient être la cause des désordres dont je suis la proie…
Concrètement, ils n’en savent pas plus que ça.

Lésions cérébrales? Mais qu’est-ce qu’ils racontent ??? ça ne peut pas m’arriver à moi? Je suis fort, tout allait bien jusque là !
En fait, c’est exactement ça. Tout allait bien… Jusque là…

Encore quelques difficultés d’élocution mais la parole me revient lentement. Je reconnais enfin les lieux qui m’entourent.
Les pompiers sont dubitatifs quant aux symptômes et à l’interprétation qu’ils en font.
Encore un long moment et je récupère un semblant de mobilité.
Je retrouve l’usage de la parole, quelques mots en désordre mais qui me permettent d’expliquer comment je me sens, histoire de rassurer mon entourage.

A présent, c’est le départ vers l’hôpital, un pompier me parle. Je ne comprends pas tout. Encore trop d’informations à la fois pour moi.
Il me dit que ce n’est pas grave, que les choses vont entrer dans l’ordre. Il n’est pas très convainquant.
C’est bizarre. Après tout ce qui vient de se passer, je devrais être inquiet et pourtant, ce n’est pas le cas.

C’est même tout le contraire. En choisissant de rester de « ce côté » du miroir, c’est un peu comme si j’avais ramené avec moi cette espèce de « zénitude » que je ressentais lorsque j’étais dans ce semi coma tout à l’heure.
Je suis apaisé. tout me semble dérisoire. Le pire est derrière moi. Tout ne pourra que bien se passer à présent.

Je sens pourtant que désormais, rien ne sera plus jamais pareil…
Je ferme les yeux. Je suis en apesanteur. Je dors…

Lorsque j’ouvre à nouveau les yeux, je suis à l’hôpital. Une infirmière essaye de me réveiller énergiquement.
Wooooah, on se calme…! Tout va bien.
Elle m’appelle par un nom qui m’est familier. Sans doute le mien. Oui, c’est ça! c’est bien mon nom.
Je me souviens à présent. Mes pensées s’éclaircissent.
J’essaye de bouger mais je suis immobilisé par une main puissante.

On m’a branché une multitude d’électrodes pour surveiller mon état de santé.
Je tourne la tête sur ma droite et j’aperçois un homme assis sur un tabouret à hauteur de mon visage.

– Il faut rester allongé monsieur. Il semble que vous ayez fait un léger AVC.

Un « léger AVC » !? Mais qu’est-ce qu’il raconte? Et puis d’abord, c’est qui ce type qui me regarde en me répétant en boucle :

– Monsieur, vous rendez-vous compte de la chance que vous avez.
– Que voulez vous dire par là?
– Le simple fait que vous puissiez me répondre après votre accident vasculaire cérébral est déjà surprenant.
Au vu du temps durant lequel vous êtes resté inconscient, vous devriez être dans l’incapacité de parler.
– J’ai tout de même un trou d’une semaine dans ma vie.
– Il y aura certainement de nombreuses autres zones d’ombre que vous découvrirez au fur et à mesure qu’elles se dévoileront à vous.
Certains souvenirs referont surfaces à la suite de stimuli spécifiques, d’autres, à l’inverse, seront perdus pour toujours.
Vous avez vraiment eu de la chance. Vous devez avoir une bonne étoile. Je ne comprends pas comment vous avez pu vous remettre aussi vite.
Nous allons de toute manière vous garder en observation pour la nuit dans le cas d’une dégradation de votre santé.
– je présume que je n’ai pas vraiment le choix.
– C’est ça… à présent, vous devez vous reposer.

Une nuit et une tonne d’examens plus tard, me voici sur pieds à l’accueil de l’hôpital, attendant patiemment le taxi qui me ramènera chez moi, des questions plein la tête.
Des questions sans réponses, malheureusement…
Quelques jours plus tard, le besoin de remercier ceux qui m’avaient tiré de ce mauvais pas, s’est fait sentir.
Me voici donc sur le perron de la caserne des pompiers, près de chez moi.
Ils m’ont immédiatement reconnu. J’ai l’impression d’être une vraie star. Après les avoir longuement et chaleureusement remerciés, une question me taraude l’esprit.
Je ne parviens pas à identifier la forme féminine qui me rassurait lorsque la peur me tenaillait les entrailles.

– J’aimerais également remercier votre collègue féminine qui était sur place le jour où vous m’avez trouvé inconscient chez moi.
– Comment ça? Je ne comprends pas ?
– Vous être cinq aujourd’hui, alors que vous étiez six lors de l’intervention.
– Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Nous n’étions que cinq autour de vous et nous sommes tous présents aujourd’hui.
– Je vous assure qu’il y avait une femme avec vous…
– Écoutez, je ne sais pas de qui vous voulez parler mais je vous garantis qu’il n’y avait sur place aucune présence féminine et que nous n’étions qu’au nombre de cinq.
Peut-être que, au vu de l’état dans lequel nous vous avons trouvé, vous avez pu imaginer que nous étions davantage.

Mais qu’est-ce que ça veut dire? Je suis sûr de moi. Je peux encore sentir la douce chaleur de cette main délicate sur ma joue.
C’est elle qui a été mon fil d’Ariane pour retrouver mon chemin vers ce monde dont je m’éloignais doucement.
Je n’ai pas pu l’imaginer.

Le plus étrange, c’est que je sens encore cette présence autour de moi en ce moment. Comment expliquer cela…?
Peut-être l’ange gardien dont parlait le médecin à l’hôpital, allez savoir…

Après tout, peu importe. Je suis VIVANT… Et c’est bien là l’important, non…?